En vacances avec Eric Rohmer

10/02/2021 Pauline à la plage, La Collectionneuse, Le Rayon vert, Conte d’été, Le Genou de Claire Benoît Le Sellin

« Vacances j’oublie tout » - Elégance

Une brise subtilement iodée, du sable niché entre les orteils, un soleil généreux qui tutoie démocratiquement les peaux sans distinction de couleur, de classe, de genre, du sel qui abime le maillot, une ou deux algues coincées dans les cheveux et puis on mange une glace, pensant naïvement s’hydrater et se rafraîchir. Voilà qui sonne l’été, saison aussi légère et innocente que ces tubes d’hier et d’aujourd’hui qui passent en boucle à la radio et qu’on écoute en voiture, bloqués dans les bouchons où filant à vive allure vers la prochaine station essence qui rapproche un peu plus des vacances. A moins de travailler comme les journalistes de Chronique d’un été ou d’être emplâtré comme James Stewart, l’été est synonyme de plaisir, de vacances, de mouvement, d’éphémère. L’été est alors parenthèse, on s’y jette généralement avec goût, on attend aout ou juillet pour s’abandonner à de l’accessoire, on est impatient de retrouver une oisiveté dont on voudrait nous faire croire qu’elle est défendue et stérile, on s’émancipe d’un travail déplaisant et/ou trop prenant et comme dans cette chanson du groupe Elégance, on a la montre arrêtée et on ne sait pas quelle heure il est. On quitte le quotidien à la rencontre des coquillages et autres crustacés qui peuplent les bords de mers sollicités par les vacanciers les plus chanceux. D’autres préfèrent la montagne et quelques intrépides battent le pavé parisien, brulant et désert. Pour Pauline, Haydée et Gaspard vacances est synonyme de plage, celles de Normandie, de Saint-Tropez et de Dinard. Jérôme quant à lui préfère le lac d’Annecy où il retrouve son amie Aurora. Indécise et un peu borderline, Delphine hésite, elle erre mélancoliquement, elle se ballade entre juillet et aout sans s’ancrer véritablement.

« C’est l’amour à la plage » - Niagara

On va souvent en vacances chez Rohmer, quelques-uns de ses films ont ce gout de cocktail sucré. Dilué dans une grenadine trompeuse, l’été rohmerien est ce cocktail un peu vache qu’on croit léger et sans danger. Sous le soleil exactement, les personnages rohmeriens ne se soucient pas de la potentielle adversité de ces espaces bucoliques et apaisés, ils viennent pour passer quelques jours, pour s’échapper, se reposer. Quand Marion et Pauline ouvrent le portail au début de Pauline à la plage, elles ouvrent l’espace des vacances et elles pénètrent dans un monde périphérique aux leurs, un monde fleuri, vert et lumineux, propice aux rencontres et où les arbres souhaitent la bienvenue, habillés de généreux feuillages. L’été a l’allure d’une étreinte, le soleil illumine les peaux, les arbres auréolent les personnages. Quand elles vont à la plage, Pauline et Delphine se dévoilent en maillots de bains, tout comme Haydée qui joue à faire glisser des goutes salées sur ses jambes imberbes ou comme Gaspard, courant sur le sable fin breton et faisant don de son torse d’éphèbe à qui le regarde.

La mer n’est jamais bien loin pendant l’été rohmerien, elle va de pair avec la saison. La mer revêt son manteau d’acier irradiant dans Pauline à la plage, elle écoute à marée basse les discussions existentielles de Gaspard et Margot dans Conte d’été, elle permet d’arriver et de s’échapper un instant dans Le Genou de Claire, elle sert à se rafraîchir, à se tremper les pieds ou à se baigner complètement à l’instar de Françoise en transit à Biarritz. La mer n’est donc pas qu’un arrière-plan, elle est l’expression de cette fusion des corps et de l’espace, de cet umwelt qui immerge les personnages dans le lieu de leurs vacances. Le corps entre en contact avec l’eau et par-delà avec l’été, avec ce lieu idéal, le corps occupe ce paysage estival, il l’habite un instant, s’y confond comme un oiseau se confond à un ciel bleu. Parfois même, les personnages vont plus loin dans l’occupation des lieux, ils décident de les façonner à l’instar d’Adrien dans La Collectionneuse qui importe un vase au cœur d’un salon qui n’est pas sien, synonyme d’une annexion pacifique et transitoire du lieu des vacances. On a alors le sentiment que s’établit une relation apaisée entre les personnages et le lieu des vacances et on voudrait nous aussi nous immerger dans cette moiteur qu’on devine à force de plans sur les peaux sublimées par le soleil, celle d’Arielle Dombasle, de Melvil Poupaud, de Haydée Politof ou de Laurence de Monaghan dont le genou brille, transpire l’été, signifie l’été. Comme eux, on voudrait sentir cette légère brise qui fait valser les feuillages et qui donne un tempo aux vagues, on fantasme de baignades, de sessions de bronzages ou tout simplement de ne rien faire à l’instar d’Adrien dans La Collectionneuse qui, au début du film, programme ses vacances avec la farouche envie de ne rien faire du tout sans se douter que l’étonnante Haydée viendra troubler ses désirs de quiétude.

Haydée incarne bien l’idée qu’on pourrait se faire d’une vacancière à l’œuvre : elle assume ne penser à rien et elle flirt sans se soucier des lendemains. Haydée incarne une certaine innocence estivale et elle agace tant elle nous parait libre et indifférente aux regards de juges que posent sur elle les deux hommes avec qui elle occupe une maison de vacances. Contrairement à la Marion de Pauline à la plage qui espère pouvoir « bruler d’amour », elle n’est pas prête à perdre sa liberté pour un homme, elle profite des vacances, de ce moment entre parenthèse, pour exercer son indomptabilité et pour jouir. Car l’été est aussi synonyme de jouissance, de corps à corps, de rencontres tactiles. Si Delphine (Le Rayon vert) voudrait que l’amour perdure au-delà de la saison, Haydée s’en moque, elle vit ses vacances au jour le jour, elle laisse libre court à son désir. Il y a chez Rohmer cette beauté baudelairienne du transitoire, il y a ces amours d’été un brin innocentes et vouées à l’éphémère comme celle entre Laura et Jérôme dans Le Genou de Claire et celle qui a à peine le temps d’exister entre Gaspard et Margot.

L’été est innocent mais il y a un peu de tragique aussi, rien ne dur, la fin adviendra, il faudra plier bagage et retrouver la routine. Il faudra fermer le portail en bois de la maison de vacances ou la quitter et y laisser de sa présence. Si on quitte la Bretagne avec Gaspard, on ne peut pas s’empêcher de penser à l’omniprésence de son souvenir dans le quotidien de Margot, elle pensera forcément à lui entre deux crêpes et un verre de chouchen. Chez Rohmer on se rencontre pour mieux se séparer, on se connait pour mieux s’oublier. Ça, Delphine ne veut pas en entendre parler.

« Et c'est triste quand on pense à la saison du soleil et des chansons » - Brigitte Bardot

Dans Le Rayon vert, Françoise, l’amie extravertie de Delphine, tente de la convaincre : il faut oser provoquer les rencontres. Elle hésite, se braque et s’en va. Elle est une marginale dans cette série de films d’été, la rencontre ne l’intéresse pas, l’éphémère ne la séduit pas. L’air chagrin, Delphine affiche un regard mélancolique et entame une errance estivale le spleen en poche. Esseulée, elle est incapable de prendre racine, d’ancrer son corps dans un espace avec lequel fusionner. Sa solitude lui pèse, elle finit par retrouver son quotidien parisien puis le quitte à nouveau pour gagner le sud de la France, Biarritz puis Arcachon, dernière étape de ce chemin initiatique à la rencontre de soi. Pendant ce chemin de croix, Delphine a une occupation cartographique des choses, elle est en surplomb, elle prévoit et ne laisse aucune place au hasard, l’été nous apparait alors comme le lieu du défi. L’été est, pour Delphine, le temps de l’adversité. Les adversaires, ce sont à la fois les autres et soi-même, elle doit parvenir à rompre cet état de solitude pesant, s’occuper et se détendre mais elle doit aussi faire face aux commentaires des autres sur son végétarisme, débattre, prouver qu’elle n’est pas incorrecte vis-à-vis de ses hôtes, refuser de sortir avec des garçons qui ne lui plaisent pas, s’opposer à ce que dit Béatrice. L’été de Françoise n’a rien de bucolique, d’apaisant mais les autres le sont-ils vraiment ?

On décèle de l’ombre derrière les feuillages, il y a le tumulte du monde qui raisonne dans les clapotements de vagues et les chants d’oiseaux diffus. Jérôme, Pauline, Adrien, Gaspard doivent eux aussi faire face à des défis. L’été n’est pas seulement synonyme de repos, il rime aussi avec adversité. S’il y a bien une poétique de la rencontre à l’œuvre chez Rohmer, on ne peut s’empêcher d’y voir un certain cynisme. La rencontre est charmante mais elle force également les personnages à douter, à se contredire, à se comporter contrairement à leurs principes. L’Autre constitue une menace, il vient troubler la quiétude des vacances, il entache le ciel bleu de ses nuages éparses, il vient faire de l’ombre. Haydée vient contredire l’oisiveté d’Adrien, Henri ment et gâche l’amour d’été de Pauline, Claire résiste à Jérôme et Gaspard, qui attend sagement Léna, s’éprend plus ou moins de Pauline et Solène.

Rien ne se passe donc comme prévu lors de l’été rohmerien. L’été est lieu des surprises, du hasard. Si Gaspard affirme aimer que le hasard le provoque, on peut aussi considérer que le hasard lui joue des mauvais tour, il se laisse emporter par lui et repart bredouille sans avoir consommer autre chose qu’une bolée de cidre (cidre breton, bien entendu). Les marivaudages d’été qu’on retrouve chez Rohmer ont quelque chose d’acides, ils contredisent l’image idéale de l’été en ce qu’il n’a rien de reposant. Il faut parler, s’expliquer, épier, se méfier, s’opposer et surtout il faut séduire, se vendre jusqu’à se renier… et ce n’est pas évident.

Pourquoi diable ne fuient-ils pas ? Pourquoi rester dans l’arène de l’été à se faire malmener de tous les côtés par le toréador du hasard ? Il semblerait que Delphine, elle, ait bien compris cela et à défaut de se laisser bercer par l’imprévu et l’inattendu, elle préfère prévoir, anticiper. Contrairement aux autres, elle ne fait pas du sur place, elle bouge, elle refuse la mise en cage derrière les barreaux doré d’un été clinquant.

« On rêve d'un avenir sans nuages, sommes-nous prêts pour ce voyage ? » - Pascal Obispo

Jouissant de la chaleur de l’été rohmerien, les vacanciers en maillot de bain ne se doutent pas des nuages qui se cachent derrière un soleil sournois. Ils s’installent, la bouche en cœur à prendre, sans jamais se demander s’ils jouissent vraiment, car peut-on jouir dans la contrainte ?

Chez Rohmer, les personnages sont comme enfermés dans leurs vacances. Le lieu où ils se trouvent fait par définition rupture avec le monde puisqu’ils y viennent en réaction au quotidien. Cette césure entre les vacances et le monde ambiant est clairement affichée dans Le Genou de Claire par le lac, à la fois porte d’entrée et frontière entre la maison estivale et le reste du monde qu’on devine au loin adossé aux montagnes. Cet isolement pourrait alors être synonyme de repos mais il n’en est rien, Rohmer enferme ses personnages pour qu’on les scrute, qu’on les observe comme des rats de laboratoires dont on attend qu’ils agissent, qu’ils réagissent à l’instar d’Aurora observant malicieusement Jérôme autour de Claire et de Laura.

Elle le manipule et contemple ses actions et on ne peut s’empêcher de voir à travers elle la présence d’un cinéaste. Rohmer nous livre ses personnages comme des captifs, on assiste à leurs arrivées et à leurs départs, comme s’ils venaient purger leurs peines au bord de l’eau. On voit Gaspard arriver en bateau puis repartir de la même manière, en revanche on ne sait rien de ce qu’il faisait avant ni de ce qu’il fera après, il en va de même pour Jérôme, pour Adrien, pour Pauline. Ce qui compte c’est l’expérience des vacances, la mise au défi dans un huis clos à ciel ouvert, dans cette cage aux barreaux pourvus de fleurs et de lierre.

Pauline et Marion ouvrent le portail au début du film puis le referme à la fin avant de s’en aller, elles ouvrent et ferment leur propre geôle.

Quand il filme, Rohmer donne à voir avec précision et amplitude les espaces dans lesquels se trouvent ses personnages, un espace généreux mais clairement délimité comme s’il y avait systématiquement ce portail fermé à clé. Les personnages ne sont jamais confinés dans leurs maisons de vacances, ils peuvent sortir, intérieur et extérieur communiquent en permanence, les fenêtres et les portes sont ouvertes, mais ils ne vont jamais bien loin et ils finissent toujours pas revenir à la maison comme s’ils étaient pourvus d’un bracelet électronique les empêchant de partir trop loin. D’ailleurs, on suit leurs pérégrinations, ils ne sont jamais seuls quand ils bougent, la caméra les scrute en permanence afin de veiller à ce qu’ils retournent bien se coucher chez eux. A pied (Pauline à la plage), en voiture (Conte d’été, La Collectionneuse) ou en bateau (Le Genou de Claire), ils embrassent l’espace des vacances en même temps qu’ils font l’épreuve de ses limites.

Parmi ces condamnés il en est une qui refuse sa peine : Delphine. Elle est la seule qui ose regarder en face ce soleil qui transfigure la prison en cage dorée et qui donne à l’enferment l’illusion de la liberté. Elle le regarde se couchant pour mieux en observer l’ombre et ce mystérieux rayon vert. Delphine n’est pas comme les autres, elle avance, elle erre, elle ne cesse jamais de se balader et refuse tout ancrage. Delphine est une déconfinée sans attestation qui n’en a que faire des limites imposées. Elle n’est pas enfermée, son grand drame est justement son impossibilité à se sédentariser, elle fait office de contrepoint aux autres personnages en ce qu’elle n’est pas dupe : été ne rime pas nécessairement avec sérénité. Delphine n’est donc pas détenue dans un lieu mais bien en elle-même, elle est captive de son propre corps, elle subit sa pesanteur, sa solitude, sa timidité.

« Il est mort le soleil » – Nicoletta

Éric Rohmer est né avec le printemps et s’en est allé au cœur de l’hiver, comme s’il était venu en avance pour pouvoir profiter de l’été. On le présente souvent comme un cinéaste des mots, comme un écrivain qui filme mais s’il est vrai qu’il sculptait ses dialogues avec la précision d’un chirurgien, il concevait la parole comme appartenant au film avec la même légitimité que la lumière, les corps et les décors. Le tout participe de l’écosystème si singulier de ses films qu’on classe par cycles et par chapitres On parle de Ma nuit chez Maud, chapitre premier des Six Contes Moraux ou de L’Amie de mon amie, ultime chapitre de ses Proverbes et citations, mais on ne parle que trop rarement du cycle estival regroupant pas moins de cinq films. De La Collectionneuse (1967) à Conte d’été (1996), Rohmer a su capturer la furtivité de cette saison qui passe à la vitesse d’un amour sans lendemain. Le soleil y est doux-amer, cynique, sournois, il cache la malice shakespearienne d’un Rohmer soucieux de transfigurer la saison des amours en songes de l’été. L’été ne ressemble pas vraiment à un ciel dégagé, il est ce moment ésotérique du passage de nuages venus suspendre le temps jusqu’à nous faire croire à un ciel sans soleil. Gaspard, Pauline, Adrien et Jérôme n’y prête pas attention, ils sont bercés par l’illusion de ce décor champêtre, ils ne remarquent pas que tout menace de basculer, qu’ils sont défiés, malmenés mais Delphine, elle, est au contact du vent, des nuages sombres, d’un soleil couchant. Elle fait l’épreuve du sublime à deux reprises, consciente d’être face à la beauté terrifiante de la nature jusqu’à en pleurer.


Les films de Rohmer ont assurément quelque chose qui a trait au sublime. Un sublime qui apparait dans l’insignifiant, dans l’immanence d’un été qu’on croit innocent. Un été qui transforme, qui est le lieu d’une transfiguration qui s’offre dans le banal, le modeste, le quelconque.