Comédies musicales : quand la musique devient objet de cinéma

27/01/2021 Par Vassilissa Thirault, Izia Rouviller, Benoît Le Sellin, Théo Delabarre, Daniel Alfredo Gomez et Jeanne Maisonneuve.

Si l’on vous dit comédie musicale, quel film vous vient en tête ? À la rédaction de La Salle Obscure, les horizons et les connaissances cinématographiques sont si diverses que nous avons tenté, du mieux que nous pouvions, de vous faire une sélection. Les styles sont différents, les époques éloignées, pour vous offrir une liste de comédies musicales toutes plus intéressantes les unes que les autres. Alors si votre répertoire ne contient pour le moment que Grease, installez confortablement, et suivez nous dans ce voyage au travers de l’Histoire, où nous avons pioché nos comédies musicales préférées. Attention, il se pourrait qu’à la suite du visionnage des films de notre sélection, l’envie de chanter à tue-tête vous vienne. Ne vous retenez pas, l’art est partout, chez vous, chez nous, et surtout au cinéma. Bonne lecture.

- J.M

Vassilissa : My Fair lady, George Cukor (1964)

Un arrière goût misogyne

Bas-quartiers de Londres. Elisa est une fleuriste avec un fort accent cockney qui parle comme un charretier. Lorsqu’elle rencontre le professeur Higgins, un spécialiste de la phonétique, elle y voit une opportunité de s’élever au-dessus de sa condition. En effet, le professeur prétend en six mois de leçons pouvoir la faire passer pour une duchesse aux yeux du monde entier.

My Fair Lady (1964) est une comédie musicale de Georges Cukor qui s’inspire de la pièce Pygmalion de Bernard Shaw. Elle comporte 16 chansons mais très peu de numéros de danse. Ce récit d’apprentissage dépeint une jeune femme qui transforme sa manière de parler mais aussi sa personnalité. Mais ces changements sont uniquement impulsés par le professeur Higgins, qui traite Elisa comme une poupée modifiable à son gré.

Ainsi, malgré que le film soit plaisant à regarder (les 3h passent beaucoup plus facilement qu’on ne croirait !), sa misogynie est insupportable. Higgins est la figure même du machiste, qui refuse l’égalité des sexes autant qu’il refuse les codes de la fiction. Il est notamment le seul protagoniste qui ne chante pas durant ses chansons (oui, c’est possible). Vous me direz, le personnage d’Elisa est décrit comme une femme forte avec de la valeur tandis que les tirades absurdes du professeur Higgins le tournent en ridicule. Néanmoins, le dénouement vient balayer ces caractérisations piquantes en forçant un happy end entre Higgins et Elisa.

Car Elisa tombe amoureuse de son maître au milieu du métrage. On note la chanson « I could have danced all night », une des plus belles de la bande-son. On se rend d’ailleurs compte qu’Elisa, bonne à rien au début, progresse de manière fulgurante dès que le professeur lui parle d’un ton un peu plus gentil ! Pas de grande surprise, la construction très classique de l’histoire tendait vers ça. Le spectateur laisse alors 1h30 à Higgins pour prendre du recul sur son comportement détestable et connaître une rédemption. Eh bien non. Le professeur Higgins reste convaincu du bien-fondé de sa pensée phallocrate de bout en bout. 4 minutes avant la fin, il est encore en train de chanter (enfin, de dire) sa supériorité par rapport à sa protégée. Le happy end paraît donc compromis, et le spectateur peut accepter ça dès lors que l’œuvre appuie un discours d’émancipation des femmes. Ce n’est pourtant pas le cas ici, puisque la dernière séquence sous-entend qu’Elisa et Higgins finissent bel et bien ensemble mais que ce dernier continuera de la traiter exactement comme avant : une inférieure, un chien savant.

En romantisant ainsi le personnage du Professeur, Cukor minimise le mythe de Pygmalion et l’effet recherché par Shaw (le dramaturge originel). En effet, ce dernier souhaitait qu’Elisa finisse par rejeter Higgins et parte mener la vie indépendante qu’elle mérite. Le spectateur s’amuse des échecs et surtout des succès d’Elisa, qu’on finit par prendre pour une princesse hongroise lors d’un bal donné à l’ambassade de Transylvanie. Mais en définitive, ce bonbon qu’on croyait savourer avec plaisir laisse un arrière-goût désagréable ; et ni les airs entraînants, ni les sympathiques décors de carton-pâte ni l’immersion dans un Londres des années 1910 ne réussissent à compenser cela.

Izia : Les Demoiselles de Rochefort, Jacques Demy (1967)

(EN)CHANTER LA VIE

Les Demoiselles de Rochefort sont de ces films qui ravissent l’âme et l’humeur, une gourmandise visuelle et auditive qu’on savoure allègrement, et plutôt deux fois qu’une, pour y revenir encore. À sa sortie en 1967, la comédie musicale de Jacques Demy, tournée également en version anglaise, rencontre un vif succès international, pour devenir le paradigme de la comédie musicale cinématographique française. Le duo mythique des sœurs Deneuve, les chorégraphies élégantes, musiques harmonieuses et prises de vue sophistiquées aux couleurs chatoyantes continuent d’insuffler un charme irrésistible à ce film devenu culte. La scène d’ouverture sur un pont transbordeur – qui sera d’ailleurs reprise des années plus tard, en 2016, par un autre incontournable du genre, nul autre que La La Land – nous transporte au cœur de la fiction d’un Rochefort féérique où papillonnent jeunes filles en fleur et butinent coquets jouvenceaux.

Entre deux leçons de solfège et de danse, les sœurs jumelles Delphine et Solange – Catherine Deneuve et Françoise Dorléac, rayonnantes dans la Chanson des jumelles – rêvent du grand amour. À deux pas, sur la place Colbert investie par les forains, Bill et Étienne – George Chakiris, tout juste revenu de son triomphe de West Side Story – désespèrent de garder des femmes à leurs côtés. Au bar du coin, un marin, peintre et poète, Maxence, cherche inlassablement son idéal féminin, tandis que la gérante, Yvonne Garnier, mère des jumelles, se remémore son amour passé. Simon Dame, vendeur d’un magasin de musique, est pris d’une même nostalgie, et son ami Andy Miller – Gene Kelly, star incontestée du musical a méricain –, compositeur reconnu, déplore l’absence de concubine à ses côtés. Tout ce joyeux monde chante de concert une seule rengaine : celle de la quête de l’âme sœur qui chamboulera tous leurs sens et ravira leur cœur.

On se passionne pour cette ritournelle de couples qui se cherchent sans se trouver, se frôlent sans y prêter gare, les chemins de chacun s’entrecroisant indéfiniment dans un joyeux vacarme, sans jamais rencontrer celui de sa moitié. La vie devient le creuset de potentialités amoureuses pour lesquelles il est doux d’exister, et chaque instant est célébré pour le lot d’étincelles sentimentales qui peuvent subitement y éclore. Nos personnages évoluent dans un rêve éveillé traduit plastiquement par des couleurs pétillantes omniprésentes, notamment pour les costumes sixties au kitsch incomparable, et jusque dans les décors de la ville, métamorphosée pour les besoins du film (40 000 mètres carrés de façade et la place Colbert ont été repeints !). L’allégresse est à son paroxysme lors des épisodes musicaux, signés Michel Legrand, et souvent accompagnés des chorégraphies de Norman Maen, véritables parenthèses enchantées où les protagonistes peuvent s’évader d’un quotidien qui n’est pas toujours rose. Bien plus que de simples intermèdes distractifs, ceux-ci nous révèlent leurs vie passée, psychologie cachée et sentiments profonds.

Car le film effleure à chaque instant le mélancolique de ces âmes poétiques rongées par le fantasme d’un idéal amoureux. Le trivial de la réalité n’est jamais bien loin, une menace traduite de manière chromatique à l'écran, et par un humour noir malicieux. Menaçants, les militaires kaki marchent au pas dans les rues de Rochefort, contrepoint à la légèreté des chorégraphies et au délicat blanc-bleu des uniformes marines. Guillaume Lancien, au tailleur rouge sang, pointe un revolver sur le portrait de Delphine lorsqu’elle l’éconduit. Nos demoiselles craignent de faire « un peu putes » avec leurs costumes de scène pour La Chanson d’un jour d’été – des robes fendues à strass rouges, bel hommage au numéro de Jane Russel et Marilyn Monroe dans Les Hommes préfèrent les blondes –, une vulgarité qui souligne la rupture chromatique de leur tenue et leur tentation de délaisser leur idéal amoureux pour s’abandonner aux bras des forains. Une ancienne danseuse des Folies Bergères est retrouvée découpée en morceaux, assassinée par l'insoupçonné Dutrouz, qui rechigne pourtant à couper un gâteau... Le cinéaste Jean-Claude Guiguet dira de Jacques Demy qu’ « il recouvre le gouffre avec des fleurs ». Trois mois après la sortie du film, le décès prématuré de Françoise Dorléac doublera l'œuvre d’une dimension tragique, la pellicule embaumant sa jeunesse d'un voile intemporel sur l'air du sublime concerto de Solange, résonnant comme une ode funèbre.

Ode à la vie, à la joie et à l'amour, Les Demoiselles de Rochefort chantent et enchantent un quotidien dont les réalités les plus triviales se teintent de féerisme, lyrisme et poésie, au grand plaisir des yeux, des oreilles, et du cœur.

Benoit : Les Chansons d’amour, Christophe Honoré (2007)

Je t’aime mélancolie

Pour Les Chansons d’amour, Christophe Honoré décide d’habiller Paris d’un manteau gris, où plus exactement en camaïeu de gris où chaque variation de cette couleur triste est une nuance dans l’exploration de la mélancolie. Étrange sentiment que celui-ci, le plus insondable de tous mais qui fait pousser la chansonnette, un cri du cœur surement. Dans le Paris d’Honoré, l’air est grave, hivernal, maussade et il pèse sur les mines désenchantées et endeuillées de personnages marqués par la disparition brutale de Julie, une jeune femme à la chevelure blonde. C’est la mort qui donne de la à ce film en-chanté qui fait valser la mélancolie et qui exalte le désir que suscite des corps souffrants, des corps en peine comme celui de Louis Garrel, endeuillé et au fond du trou, complètement paumé mais terriblement séduisant et séducteur. Chez Honoré la tristesse n’est pas incompatible avec le désir, ici eros et thanatos dansent ensemble. On chante le deuil en même temps qu’on chante l’amour, le sexe, à deux ou à trois, c’est selon.

Si le réalisateur reprend la structure en triptyque de son récit aux Parapluies de Cherbourg, il opte également pour un ton chagrin, celui-là même que les tapisseries chatoyantes de Demy et la blondeur étincelante de Deneuve dissimulent à peine, un ton pop-cafard porté par les textes et le piano d’Alex Beaupain. Très référencé, le film rappelle tantôt le Jules et Jim de Truffaut tantôt La Maman et la putain de Jean Eustache. On pourrait aussi songer à Lola, aux Demoiselles de Rochefort, à La Femme d’à côté, Domicile conjugal ou encore à Une Femme est une femme, chacun d’entre eux est cité, plus ou moins subtilement mais toujours avec le goût de la passion, symptôme de cet amour que porte le réalisateur au cinéastes de la nouvelle vague et on ne peut s’empêcher, bien sûr, de voir dans les yeux de Chiara Mastroianni la visage de sa mère, notamment lors de cette séquence où la famille se retrouve pour manger la galette des rois : l’occasion pour Honoré de citer Les Parapluies en disposant sur la tête de Chiara la couronne qui fut posée sur celle de Catherine plus de quarante ans auparavant. Même regard caméra, même mélancolie, même émotion. Chiara, qui interprète le rôle de Jeanne, la sœur de Julie, n’a qu’un rôle secondaire et pourtant elle est celle qui nous reste, dont peine à oublier la tristesse contagieuse. Elle est celle qui convoque les larmes par sa mine chagrine, sa solitude et son nihilisme romantique quand elle chante au beau milieu d’un parc, adossée à un arbre qui l’empêche de s’effondrer. Elle nous regarde, complètement esseulée et dépitée, les yeux humides, la voix vulnérable. Parc de la Pépinière fin de semaine, encore une heure encore une heure à peine, encore une heure de jour et la nuit vient. Elle nous bouleverse.

A la manière des errances nocturnes d’Ismaël, interprété par Louis Garrel le film interroge le nomadisme des sentiments amoureux, les va et vient du cœur, les non-lois d’un désir qui peut dérouter, surprendre. Ismaël est celui qui, au début du film, se retrouve au lit avec deux femmes et qui finit par s’éprendre d’une jeune éphèbe, tous deux s’abandonnent, ils s’offrent, leurs corps tristes attisent nos regards de voyeurs, on participe presque à cette partouze qui fait la part belle au sentiment amoureux, à la douleur de la perte et au désir, tout se confond dans la même mélancolie, une mélancolie délicieuse.

Véritable ode aux pérégrinations sexuelles, à la liberté des uns et des autres à aimer, à dé-aimer, à désirer, à refuser, le film est une chanson pop faussement légère, qui, derrière sa candide poésie, se fait espiègle, malicieuse à l’image de la chanson Je n’aime que toi qu’on chanterait presque sans se dire qu’il s’agit là d’une chanson évoquant un plan à trois. Honoré réussit donc avec Les chansons d’amour à faire danser le cul, la mort, le deuil, le désir gay et lesbien, les plans à trois, un joyeux bordel émotionnel sur une tendre partition qui célèbre l’amour sous toutes ses coutures.


Théo : Les Misérables, Tom Hooper (2013)

“Look down. Look down. Don’t look him in the eye”

C’est sur ces paroles que s’ouvre le film Les Misérables, réalisé par Tom Hooper. Adapté sous forme de comédie musicale d’après le Roman de Victor Hugo, paru en 1862. Au casting, nous retrouvons Hugh Jackman dans le rôle de Valjean, Russel Crowe dans le rôle de Javert, Anne Hataway dans le rôle de Fantine, Amanda Seyfried dans le rôle de Cosette, Eddie Redmayne dans le rôle de Marius ainsi que Sacha Baron Cohen et Helena Bonham Carter qui forment le couple Thénardier. Si je devais vulgariser à l’outrance, je vous dirais :

« Hey ! ça vous dirait de venir regarder les Misérables avec Wolverine, Maximus, Catwoman, Sophie Sheridan, Norbert Dragonneau, Borat et Bellatrix Lestrange ». Vous l’aurez remarqué, les rôles principaux sont tenus par des légendes.

Du point de vue de l’histoire, on est sur des rails pas très loin de ceux qu’emprunte l’œuvre originale. Je ne dis pas loin car évidement, dans une adaptation, on ne peut pas tout garder. Par exemple, Fauchelevent est bien moins important dans le film qu’il ne l’est dans le livre. Et pourtant, en deux heures et quarante minutes, le film a l’air de pédaler dans la semoule sur certains passages alors que dans d’autres, on prend vraiment le TGV. De par le style d’adaptation, on va quitter l’esthétique réaliste dans laquelle le livre nous plonge pour se glisser vers quelque chose de plus fantasmé et onirique, en témoignera le coup de foudre et l’amour quasi instantané qui naît entre Marius et Cosette.

Dans les thématiques qui sont abordées, on retrouve souvent la foi chrétienne, placée sur le chemin des personnages, les permettant de s’interroger. C’est très visible avec Jean Valjean. La foi le sauve et lui offre une nouvelle vie au début de l’histoire. C’est à la fin qu’il est rappelé par le Seigneur, revoyant Fantine, le prêtre qui l’a sauvé et finit par se retrouver avec tous les personnages morts au cours de l’histoire, sur une barricade géante. Un moment particulièrement riche en émotion. La foi est aussi un élément qui peut être associé à Javert, bousculé dans ses certitudes. Par deux fois il chante non loin de Notre-Dame de Paris, visible à la caméra. Par deux fois il marche au bord du vide et il tombe la deuxième fois, se laissant mourir. Ce tel rapport à la foi n’est, si je me souviens bien, pas du tout une des thématiques essentielles du l’œuvre originale, ou justement la foi et l’église y sont bien critiquées.

A l’écran, le film est dur à regarder. Visuellement il nous plonge dans une ambiance assez terrible au niveau des décors, notamment dans les scènes ou Fantine se fait déposséder d’elle-même et dans la séquence qui introduit les Thénardier, c’est sale, sombre, les couleurs perdent leur éclat. On sent la misère en puissance. Un certain sentiment de réalisme se dégage pourtant du film. Il est renforcé par les chansons. Elles composent l’écrasante majorité du texte et sont en prise réel et n’ont absolument pas été retouchées en post-production. Cela a demandé un travail dantesque pour parvenir à ce résultat. Les paroles sortent avec un tel naturel que cela rend le tout extrêmement crédible. Il est aussi intéressant de voir que les personnages ont aussi leur chanson qui les suivent, la musique reste la même, les paroles changent progressivement.

On a énormément de chant mais la danse est assez souvent absente du film, on peut en trouver une trace volontairement désordonnée dans le final de la chanson Master of the House des Thénardier. Remarquez, cela m’aurait assez surpris de voir les affrontements entre l’armée et les révolutionnaires se faire à grand de portés et de tombés. De ce fait, nous sommes, avec Les Misérables, assez loin de ce qu’il se fait dans Mary Poppins, Grease ou encore Cabaret et plus proche de ce qu’il se fait dans Sweeney Todd : Le Diabolique Barbier de Fleet Street.

C’est un film que je prends plaisir à regarder car ce qu’il renvoie me parle. Il fait en quelque sorte partie de mon paysage culturel à tel point que dans divers jeux, je prends le pseudonyme de Javert et je dois vous confesser que lorsqu’une personne, dans une partie de Overwatch, remarque mon pseudonyme et commence à chanter dans le chat vocal du jeu « Now prisoner 24601, your time is up and your parole's began you know what that means », alors je lui répond : « Yes, it means I'm free… » et je chante avec cette personne, peu importe ce qu’il se passe durant la partie.

Daniel : A Star is Born, Bradley Cooper (2018)

Sorti en 2018, A Star is Born marque le début d'une carrière mais aussi le renouvellement d’un récit hollywoodien encré dans l’histoire des États-Unis, qui est celui du « star-system ».

Commençons par la fin. Le film de 2018 nous confronte à Jackson Maine (Bradley Cooper), en tant que star déjà accomplie mais aussi en tant que réalisateur néophyte. Perdu dans le monde de rock & roll et de l'alcoolisme, il sera mis à l'épreuve par un coup de foudre pour une serveuse aux talents cachés, Ally (Lady Gaga). Cette histoire d'amour éphémère captive par une mise en scène scrupuleuse d'un personnage qui commence à s'éteindre et qui ne peut être sauvée que par la réussite de la personne qu'il aime. Jackson devra faire preuve de courage et d'amour lorsqu'il voit que le monde change avec un courant musical qui ne lui correspond plus, mais qui correspond à celle qu’il aime.

Si ce récit est accompli et diffère des trois autres long-métrages de 1937, de 1954 de 1976 c'est dû à l'honnêteté de la réalisation, qui privilégie l'émotionnel, avec des chansons écrites par Lady Gaga qui transmettent les états d'esprits des deux personnage principaux, qui ne peuvent pas vivre sans la musique.

Chaque film de cette thématique transmet une vision d’un Hollywood précis, avec ces codes, ses névroses mais aussi sa beauté artistique. Le noyau reste toujours le même avec un acteur, puis un chanteur très connu, victime de l’alcoolisme, qui tombe amoureux d’une femme inconnue, qui sera révélée par lui au prix de sa propre vie.

Les deux premier films traitent cette thématique par la voie d’Hollywood au sens strict avec une mise en scène de deux acteurs de cinéma. Le film de 1976 quant à lui change la recette (à cause d’un monde qui se modernisait et qui s’intéressait d’avantage à la musique comme voie de dégénération et d’abus d’alcool) et adapte l’histoire à celle d’un musicien très connu et l’ascension d’Esther Hoffman (Barbara Streisand) comme la star qui est née.

Le film de 2018 suit cette idée et se base également sur une star de rock & roll qui lance la carrière d’une fille, également chanteuse. Il est aussi intéressant de relever que la plupart des musiques du film on été composées par Lady Gaga pour cette comédie musicale. Elle a d’ailleurs reçu un Grammy Award pour la meilleur interprétation en duo ainsi qu’un Oscar pour la meilleure chanson de l’année pour le titre Shallow.

On ne peut que vous conseiller de regarder ce film, qui à notre avis est le plus humain de toutes les adaptions existantes, avec une distribution à la hauteur de nos attentes, mais aussi avec une réalisation qui impressionne et met en place le début d’une carrière pleine d’espoir et et de cinéma à venir pour Bradley Cooper, qui n’est autre que véritable la star qui viens de naître.


Jeanne : Leto, Kirill Serebrennikov (2018)

La musique comme ode à la liberté

Et si vous n’aviez même plus la musique pour rêver, que feriez-vous ? Leto, ou Лето en russe, nous pose la question. Le titre du film, signifiant été, n’est pas ici pour nous plonger dans un univers doré, mais dans un Leningrad filmé en noir et blanc. Le film en partie biographique nous raconte l’histoire d’amour entre Natalia Naumenko (Irina Starchenbaum) et Viktor Tsoi (Teo Yoo) à l’époque d’une Russie totalitaire. Le plus gros problème du couple ? Ils ne vivent que pour la musique rock. Dans un régime qui leur interdit, qui refuse les concerts debout (une scène est d’ailleurs très marquante à ce sujet dans le film) et la joie de vivre. Ils sont destinés à être ensemble, et en quête de liberté, ils vont empoigner leurs instruments et arracher ce bonheur qu’on leur refuse.

Ne vous méprenez pas : on n’a pas ici affaire à un Roméo et Juliette des 80s, mais bel et bien à une histoire d’amour complexe. Les deux jeunes gens s’aiment, mais pour s’épanouir, leur seule porte de sortie est la musique. Ils vont donc tenter, par tous les moyens, de fuir le pays pour se retrouver dans une terre plus accueillante pour le rock’n’roll, à l’image des États-Unis, oasis pour les rock stars du monde entier à l’époque.

Le film se divise entre la vie, très réaliste, de ces jeunes gens qui doivent assurer leurs taches quotidienne, travail, vie de famille, vie sociale. Mais on trouve aussi des épisodes oniriques, bercés de musique rock comme l’épisode de Pycho Killer, cheveu sur la soupe lisse de cette Russie communiste, et bouffée d’air frais délirante pour le spectateur. La musique est à la fois un élément du réel et de la vie des jeunes gens, puisqu’ils sont tous dans des groupes de rock comme le groupe réel Kino, mais aussi pour ces épisodes où on l’on voit de vieilles dames russes chanter The Passenger d’Iggy Pop comme si c’était leur hymne national.

Film à la fois historique, réaliste, et onirique, il mettra tout le monde d’accord. Le but n’est pas d’enjoliver la vérité de la vie sous le régime dictatorial de l’époque, mais plutôt de mettre en place une vision réaliste de ce que ces jeunes ont pu ressentir, et de leur besoin toujours plus grand de liberté.

Niveau musique, le film a été sélectionné à Cannes en 2018, et à remporté le prix Cannes Soundtrack de la meilleure musique. La bande originale, entre reprises de tubes reconnus du rock mondial et surtout américain, et chansons inédites et originales du groupe Kino, montrent bien la genèse de ce projet musical mais aussi la diversité des influences dans ce monde rock russe que l’on a tendance à ne pas connaitre. Si le film est en surface une histoire d’amour, il est plutôt une déclaration passionnelle au rock, à la musique, et à la liberté. C’est un très beau cadeau que nous fait ici Serebrennikov, nous offrant une comédie musicale à la fois moderne et historique, pour nous crier son amour de la musique à travers un film qui captivera jeunes et moins jeunes, tant il est prenant par son aspect à la fois visuel et musical. Une pépite.