30/12/2020 Par Vassilissa Thirault, Théo Delabarre, Jeanne Maisonneuve, Daniel Alfredo Gomez, Izia Rouviller et Alexandra Buteyko.

Dossier - Bilan de l'année 2020

Nous avons longtemps hésité sur la manière de conclure cette année 2020 et les quelques premiers mois de notre aventure au pôle cinéma et sur le blog. Une liste de nos films de noël ou de fêtes semblait un peu trop superficiel, un top 10 des sorties en France en 2020 trop impersonnel. Alors, en cette fin de décembre et pour débuter la nouvelle année, nous vous avons ouvert nos cœurs. Chaque rédacteur de l’équipe de La Salle Obscure à décidé de vous proposer son top des films de 2020, en priorisant les sorties en salles ou sur plateformes de streaming que nous avons pu voir cette année. C’est ce mois-ci un dossier très personnel que nous proposons à nos lecteurs, une petite plongée dans notre subjectivité la plus franche, pour vous proposer une liste de films que nous attendions, que nous avons aimé ou non, qui nous ont marqués. Évidemment, les 131 sorties cinéma françaises de 2020 ne sont pas citées ici, mais nous avons tenu à parler chacun de ce qu’à été pour nous l’année en cinéma. En espérant des jours meilleurs pour le septième art, nous vous laissons à la lecture de cet article qui parle avec le cœur.

– J.M

Le top (confiné) de Vassilissa

1 - Les cannibales de Liliana Cavani (1970)

Dans cet essai cinématographique qui s’inspire de l’Antigone de Sophocle, l’Italie devient un pays dictatorial où les règlements de compte sont monnaie courante. Les rues sont ainsi jonchées de cadavres, que la population n’a pas le droit de toucher ou de déplacer sous peine de mort. Une jeune fille, Antigone, se soulève contre le régime en s’occupant du corps de son frère Polynice. Elle rencontre un étranger dont personne ne comprend la langue. Dorénavant, Antigone non plus ne parlera pas. Ensemble, ils décident de donner une sépulture à tous les cadavres abandonnés à l’air libre.

Les cannibales est un film très énigmatique. En effet, le spectateur ébahi passe 1h30 à attendre une critique sociale et politique qui ne viendra jamais. Le récit prend la forme d’une fable qui rejette la vraisemblance : les cadavres ne se décomposent pas, toute la population sans exception suit le régime, etc. Cette sortie des canevas du film politique permet de proposer un discours original sans impression de redites. L’atmosphère mystérieuse est renforcée par une bande sonore grandiose composée par Ennio Morricone. La photographie rappelle par moments Pasolini, contemporain de Cavani (il n’est donc pas étonnant de constater que l’interprète de l’étranger tient le rôle titre d’un cannibale affamé dans Porcherie). La violence est symbolique mais pas toujours : on pense à la séquence marquante qui nous montre des cobayes conditionnés par l’armée en usant de brutalité morale et physique.

En définitive, il s’agit d’un travail qui sacralise l’idée de nature. En réaction aux Années de Plomb, Liliana Cavani expose le pouvoir comme quelque chose qui tord l’essence naturellement bonne et spirituelle de l’homme. Au-delà de la religion et de la politique, Antigone et Tirésias recherchent alors une nouvelle forme de sacré.

2 - To be or not to be d’Ernst Lubitsch (1942)

Ce film traite de la Seconde Guerre Mondiale en Pologne…mais il s’agit d’une gigantesque farce ! Une troupe de Varsovie composée d’acteurs plus égotistes les uns que les autres se prépare à jouer une pièce dénonçant les atrocités nazies. Mais avec l’invasion de la Pologne par Hitler, la pièce est censurée et remplacée par le plus traditionnel Hamlet de Shakespeare. Par un mauvais concours de circonstances, le sort de la population polonaise se retrouve entre les mains de la troupe…qui doit déjouer les plans de la Gestapo en usant de tous les artifices dramatiques dont elle dispose.

To be or not to be réussit un pari risqué : faire rire d’un sujet extrêmement sérieux. Il se situe donc dans la même lignée que Le Dictateur de Chaplin (1940). Pourtant, il ne comporte aucune complaisance ou banalisation de la barbarie fasciste. C’est au contraire une franche comédie, dont l’humour noir démontre encore mieux l’absurdité de la violence. La mise en abyme est également de la partie, puisqu’il s’agit avant tout d’un film sur le théâtre. Un décalage cocasse se produit lorsque les acteurs, même dans une situation de vie ou de mort, se soucient encore de leur prestige ou de la longueur de leur texte par rapport aux autres comédiens. Ici, les astuces et les déguisements des comédiens permettent d’accomplir l’impossible et de gagner la guerre.

De ce fait, la parodie occupe une place prépondérante dans un récit qui reprend les codes du théâtre. Ici, les relations entre les comédiens Jósef et Maria Tura (les héros) et le jeune lieutenant Sobinski ont tout du vaudeville de convenance. C’est seulement en assumant cet aspect là à fond que le film réussit à passer au-dessus de la barrière. D’autre part, l’œuvre se parodie à plusieurs reprises elle-même. Notamment, un des enjeux principaux du film est la rencontre entre l’espion gestapiste Siletsky et le colonel Erhardt, qui doivent s’échanger des informations pour anéantir la Résistance. La première fois, Siletsky va s’entretenir avec le colonel Erhardt sans savoir qu’il s’agit de Jósef Tura déguisé. La scène est forte en tension. La supercherie est finalement découverte, un règlement de comptes s’ensuit et Siletsky est tué. Jósef Tura se retrouve obligé de se déguiser en Siletsky pour aller rencontrer le vrai colonel Erhardt… De surcroît, les mêmes répliques sont échangées lors des deux rencontres : Tura déguisé en Siletsky répète tout ce que lui avait dit l’authentique Siletsky. Les protagonistes changent, mais pas leur texte ! C’est la quintessence même de la forme dramatique. Ainsi, la seconde rencontre est une reprise décalée de la première et un des nombreux exemples du film qui se parodie lui-même.

Cependant, le caractère burlesque du film qui présente les nazis comme des simples bouffons peut paraître déplacée lors de sa sortie en 1942 aux États-Unis (trois semaines après Pearl Harbor). Le succès critique n’est pas au rendez-vous. De plus, on peut retenir que Lubitsch lui-même (juif et d’origine berlinoise) n’est pas au fait de tout ce qu’il se passe en Europe. C’est ainsi qu’à cette époque, l’Amérique ne connaît pas l’étendue de la « Solution Finale ». Les juifs sont d’ailleurs les grands absents de ce film. Même dans la tirade de Shylock tirée du Marchand de Venise de Shakespeare, le mot « juif » a été coupé. Le spectateur ne comprend qu’implicitement que le personnage de Greenberg, qui affirme que le rôle de Shylock a été « écrit pour lui », est de descendance judaïque. Les camps de concentration, s’ils sont évoqués plusieurs fois au cours du métrage, ne semblent concerner que les opposants politiques.

En somme, le refus de toute forme de réalisme et son humour loufoque font de To be or not be une comédie sympathique et inattendue, mais qui ne constitue en rien une représentation historique fidèle de la Seconde Guerre Mondiale.

3 - Citizen Kane d’Orson Welles (1941)

Lorsqu’on a du temps avec le confinement, autant s’attaquer à des monuments du cinéma encore jamais vus. Ce classique, qu’on ne présente plus, raconte la vie de Charles Foster Kane, personnage éponyme. L’histoire nous est délivrée sans continuité linéaire. Elle suit les pérégrinations d’un journaliste qui souhaite percer le mythe « Kane » et découvrir la signification de ses dernières paroles : « Rosebud ». Pour cela, il se met en quête des personnes qui l’ont bien connu. Chaque interview appelle un flashback qui nous dévoile un nouvel aspect de Kane. La subjectivité est de mise, car chaque connaissance a sa propre vision du personnage, selon sa relation passée avec lui : épouse, associé, tuteur…

Si tout a sûrement déjà été dit sur ce film tant il a été décortiqué et que ses prouesses filmiques ne sont remarquables que pour ceux déjà familiers avec l’histoire du cinéma (filmer les plafonds était peut-être révolutionnaire à la fin des années 30, mais cela n’interpelle pas le spectateur contemporain), tout son intérêt se résume dans son dernier plan où nous avons enfin l’explication de l’énigme « Rosebud ». Cette clef de compréhension vient offrir des nouveaux sens à l’intrigue. Au-delà de l’expertise psychologique de Kane, la pure émotion qui s’en dégage est foncièrement universelle. Ainsi, le spectateur lambda ne le qualifiera peut-être pas de chef-d’œuvre mais pourra tout de même apprécier ses qualités sensibles et esthétiques.

Le top de Théo

1 - Scooby ! De Tony Cervone (2020)

On commence par une touche légère avec Scooby !, sorti en France le 8 juillet 2020. Scooby ! est réalisé par Tony Cervone. Fort d’un budget d’un peu moins de 90 millions de dollars, le film n’en rapporte qu’a peine 25. Cervone est connu pour avoir réalisé plusieurs courts-métrages de Tom et Jerry cette dernière décennie comme Tom et Jerry et le Magicien d’Oz. Il est aussi connu pour avoir réalisé le métrage d’animation Scooby Doo rencontre Kiss. Avec les deux œuvres que j’ai évoquées, je pense que vous aurez compris à quel type de réalisateur nous avons à faire. Cervone travaille sur des projets qui consistent souvent en un mélange des univers pour réadapter et remettre au goût du jour de vielles histoires au travers de figures plus contemporaines.

Donc, maintenant que le public ciblé est identifié, parlons de ce que j’ai pensé du film Scooby ! Je dois admettre avoir passé un excellent moment devant ce film. Je me suis laissé entrainer dans cette nouvelle aventure qui renouvelle les personnages créés par Joe Rubi et Ken Spears qui évoluaient dans les décors de Iwao Takamoto. Après une introduction qui montre la formation du Scooby-gang, on entre dans le vif du sujet, retrouvant nos personnages dans une époque plus moderne. Le film a un scénario assez simple avec une intrigue qui fait penser à une énième quête de Jeu de rôle où il faut trouver trois artefacts, avec comme contrecoup possible la fin du monde. Le film se concentre également sur la relation entre Samy et Scooby, sur ce qu’est une amitié sur la durée. Véra, Daphné et Fred ne sont pas écarté de l’histoire et ont leur moment de gloire. Je fus très agréablement surpris de retrouver comme antagoniste Satanas, à bord de sa double zéro qui s’est transformée en vaisseau aérien pour l’occasion. On retrouve dans l’intrigue Dynomutt, le chien robot et Blue Falcon dont le costume a été repris par son fils. Plusieurs avis sur le net reprochent ce choix de faire apparaitre ces personnages comme si l’univers de Scooby-Doo était passé au mixeur Marvel/Disney, mais je ne partage pas cet avis. J’en veux pour preuve le premier crossover entre ces deux univers qui a eu lieu en 1971 dans l’épisode Every One Hide de Dynomutt, Dog Wonder. De plus, cela permet de mettre la relation de Scooby et Samy à l’épreuve, leur faisant comprendre que leur rêve de super héros enfantin n’est justement qu’un rêve. Le duo formé par Dynomutt et Blue Falcon, ces deux figures héroïques, ces deux amis et leur relation dont l’image est restée inchangée dans la tête de Samy est en réalité toute autre, avec un jeune Blue Falcon qui doit assumer une place qui n’était pas la sienne.


Nos héros se rendent compte que leur amitié est la seule chose concrète. Le choix de placer Satanas en antagoniste n’est pas anodin non plus, car lui aussi a un compagnon poilu comme meilleur ami qui n’est autre que Diabolo. La comparaison entre eux est de ce fait pertinente. Samy et Scooby ont face à eux l’exemple d’une amitié tordue, une association de malfaiteurs dans laquelle il y a quand même de l’amour. Satanas à expédié Diabolo dans un autre monde dans sa quête pour le pouvoir et cela le ronge profondément. Comme quoi sa quête pour retrouver les reliques de l’intrigue n’est pas que motivée par le désir de trouver la fortune, puisqu’une petite part de lui qui le fait pour retrouver son ami. Le film s’éloigne tout de même de la rationalité dans laquelle les aventures de Scooby-Doo nous avaient plongé pour verser dans l’héroïque et le surnaturel. Mais pourquoi pas après tout ? Ce film n’est pas exceptionnel, entendons-nous bien. Mais je pense qu’il fait un bel hommage aux univers de Hanna Barbera Production. Le but de ce film n’est pas de nous plonger dans la nostalgie pour autant, puisqu’il s’adresse à de jeunes spectateurs. Il ne montre pas à son premier public comment les personnages de leur enfance ont grandit en 2020, il montre à des enfants d’aujourd’hui ce que c’est que de grandir, ce qu’est une amitié, une vraie. Avec les trois exemple Scooby/Samy, Satanas/Diabolo et Dynomutt/Blue Falcon, le film arrive à nous brosser trois chemins différents empruntés qui mènent à la même conclusion : L’amitié vaut la peine qu’on se batte pour elle et doit être assumée. Scooby ! est un bon film à montrer à des enfants pour les valeurs qu’il transmet.

2 - Mulan de Niki Caro (2020)

Passons dès à présent au deuxième film qui a fait couler bien des larmes de rage, de tristesse et de rire chez beaucoup de gens : Mulan. Réalisé par Niki Caro, notamment connue pour Memory & Desire (1997) et Paï, Whale Rider (2003). Le film dispose d’un budget de 200 millions, en a rapporté 70 millions au box-office US et a été distribué pour trente euros sur la plateforme de streaming Disney +. La vidéo de ce directeur de cinéma qui détruit une installation promotionnelle de Mulan à la batte (cf. La photographie en-dessous du paragraphe) ayant déjà fait le tour de la toile, je ne vous en reparlerai pas davantage. J’ai passé un bon moment devant ce film pour être honnête.

En le regardant je n’ai pas passé mon visionnage à chercher des références à la version animée de Disney, car c’est pour moi une perte de temps, ce qui m’intéresse c’est ce qui est apporté. J’ai trouvé la photographie du film assez belle. La colorimétrie était très bien gérée. Les décors et les paysages m’ont conquis. Ceci dit, il aurait été intéressant que ces espaces aient le nombre d’acteur approprié pour les combler au moment opportun. Le film, dans ses scènes de bataille et d’action à l’air désespérément vide. Nous sommes plus proche des batailles du jeu vidéo Skyrim que de celles de La Désolation de Smaug, qui pour un budget similaire fait mille fois mieux. Il est donc légitime de se demander où est passé l’argent. Les scènes de batailles empruntent beaucoup, en termes de chorégraphie, au film de capes et d’épées du cinéma Hongkongais et c’est plaisant à voir.

Le film reprend des éléments originaux du conte comme les assaillants qui sont les Rourans et non pas les Hun. Ici, Mulan est affublée du même syndrome de la surpuissance que Rey dans Le Réveil de la Force. Ceci dit, le film a maladroitement tenté d’éviter cet écueil en faisait galérer Mulan dans les exercices avec les autres soldats. Mais ces difficultés sont écartées rapidement car Mulan est très puissante au combat grâce à son Ch’i. Le Ch’i parcours tout être, au travers de ce que l’on nomme les veines du dragon. On peut naître avec un Ch’i déjà très puissant, mais il est possible de le développer s’il n’est pas très consistant. Il y a aussi une version Obscure du Ch’i que possède la sorcière Xianniang. Le Ch’i obscure est toujours inférieur au Ch’i pur, car il est une version corrompue et amoindrie de celui-ci. Mais vous vous doutez bien que si le film était parti dans ces explications, la grande similitude avec Rey et la force aurait été rapidement démasquée. Je vais arrêter de parler de Mulan car j’aurais juste l’impression de faire une critique du Réveil de la Force. Ceci dit, le film nous présente au travers de Mulan et de la sorcière un féminisme à deux vitesses qui tombe rapidement dans le cliché avec l’opposition gentil/méchant des protagonistes, ce qui est fort dommage.

3 - Lupin III : the first de Takashi Yamazaki (2020)

Pour terminer, je tenais à vous parler un peu du film que j’ai le plus apprécié cette année : Lupin III : The First. Sorti le 7 Octobre 2020 en France, soit avec dix mois et un jour de retard sur sa sortie au Japon. Il a été réalisé et écrit par Takashi Yamazaki, connu notamment pour Space Battleship qui est l’adaptation de Uchu Senkan Yamato de Leiji Matsumoto. Lupin III : the First est la première adaptation en animation 3D de l’animé éponyme connu en France dans les années 70/80 sous le nom de Edgar de la Cambriole (appelé ainsi car Lupin est le petit-fils de Arsène Lupin et que son auteur, Monkey Punch, n’avait pas les droits de l’œuvre originale). Ce film est un petit bijou d’action, d’humour et d’intrigue, se permettant de s’attarder davantage sur le passé du personnage principal dans une quête pour découvrir le secret du professeur Bresson, grand ami d’Arsène Lupin, qui fut tué en tentant de protéger son secret lors de la Seconde Guerre mondiale, par l’Ahnenerbe. Il fera équipe avec Laetitia, la petite fille de Bresson ainsi qu’avec ses partenaires dans le crime Goemon le sabreur et Jigen l’as de la gâchette. Il est aussi aidé et trahi plusieurs fois par la séduisante Fujiko Mine, avec sur leurs talons à tous l’inspecteur Koichi Zeginata, dans une folle course-poursuite contre les vestiges du troisième Reich, déterminés à restaurer leur empire grâce aux secrets de Bresson.

Le film propose un rythme excellent, sachant être drôle et émouvant quand il le faut. Yamazaki a su retranscrire le charme de l’œuvre originelle. Les personnages comme Goemon ou Jigen qui fonctionnent comme des archétypes et qui n’ont évidemment pas autant d’introduction que Lupin où Laetitia, bénéficient de bonnes scènes de caractérisations efficaces. La musique, composée par Yuji Ono, connu pour avoir fait beaucoup de bandes originales de la série Lupin III, de Cobra et de Capitaine Flame, retranscrit à merveille cette ambiance de film de gangster. L’animation est assez fluide, ce qui se remarque particulièrement avec la gestuelle de Lupin qui est très extravagante et athlétique. Lupin est très malin et on le retrouve affublé de nombreux gadgets improbables qui ont fait la réputation d’excentricité du personnage. L’histoire, bien que classique a ses rebondissements et le personnage de Laetitia, nouveau dans cet univers, n’est ni trop mis en avant, ni trop ombragé par les autres protagonistes. De cette présentation je ne peux que vivement vous recommander ce film, bien plus que Scooby ! et encore plus que Mulan.

Le top de Jeanne

1 - The king of Staten Island de Judd Apatow (2020)

L’année 2020 a été une année si particulière qu’il nous aura fallu aller voir des films « qui font souffler », ces films qui nous embarquent dans une bulle dont même le générique final ne nous sort pas. The King of Staten Island est l’un de ces films. Tragi-comédie moderne, elle nous montre le quotidien de Scott (Pete Davidson), tatoueur raté de 24 ans qui cherche un but à sa vie. Si le film s’ouvre sur une scène tout ce qu’il y a de plus dramatique, une quasi tentative de suicide, c’est parce qu’il veut nous faire comprendre que nous allons ressentir en regardant. C’est un film des sentiments, qui nous prend aux tripes. Léger parfois, avec des interventions notamment de la bande d’amis de Scott, tous drogués et perdus dans une vie qui semble trop grande pour eux (à l’image de l’acteur Moisés Arias, qui du haut de ses 1m55 joue la voix de la raison de la bande de potes). Scott ne sait ce qu’il doit devenir, entre un père décédé et une mère trop présente, pour réaliser la grande quête qu’est sa vie. Il se cherche tout le long du film, dans sa vie mais aussi dans ses relations, comme pour cette histoire d’amour que l’on ne veut pas voir avec entre Scott et Kelsey (Bel Powley). Tout n’est que fouillis, blagues sur la mort et drogues.

Si l’on pense voire avec cette description un Projet X remastérisé, c’est en fait un réel drame de la vie qui nous attend. La puissance du propos vient dans les scènes contemplatives, dans les moments de creux, de silence, mais aussi dans l’extasie constante que vit Scott, comme pour oublier qu’il doit revenir à la dure réalité. Judd Apatow nous offre ici à la fois un rêve de gamin qui a grandi trop vite, une déclaration d’amour au cinéma des 00s (avec Pursuit of Happiness de Kid Cudi à fond pour nous rappeler 2009 et les soirées qui nous manquent) et un doigt d’honneur à la vie et aux obligations d’adultes qui arrivent sans qu’on puisse les stopper à temps. Les thèmes abordés sont divers, et on peut autant parlant de l’addiction que de la dépression, dans un ton qui jamais ne donnera honte à ceux qui ont déjà ressenti ces sentiments. Le film nous prend par la main et nous entraine dans son univers. Il n’est pas nécessaire d’en dire plus, prenez une petite bière (si vous êtes majeur), respirez un bon coup, et foncez. La claque sera grande, les larmes couleront, mais c’est une déclaration de haine-amour à la vie que vous allez visionner.

2 - Un pays qui se tient sage de David Dufresne (2020)

Ce second film est apparu en octobre 2020, quelques semaines avant qu’une réforme soit proposée par le gouvernement français, sous le nom de « loi sécurité globale ». C’est un choix délicat que celui-ci, puisque ce film parle d’un sujet de société actuel. C’est un documentaire que réalise Dufresne, qui vient ici nous raconter une saison entière de manifestations des gilets jaunes, mouvement débuté en décembre 2019. Le film se concentre sur la réponse des policiers face aux manifestants, et sur ce que l’on appelle communément les violences policières. Il est composé en très grande partie d’images filmées au smartphone, format portrait, avec les fameuses bandes noires sur le côté. On ne regarde pas ce film pour son aspect visuel, qui est à vrai dire très pauvre, mais pour son propos de fond. C’est un film qui vient se placer parfaitement dans notre climat politique, puisque la loi citée précédemment interdit la diffusion d’images de forces de l’ordre. Si les lois sont respectées, alors le documentaire n’existe plus. Cette première information vient nous poser la question de la censure, quand les images montrées nous choquent. C’est un film qui parle avec ses tripes, qui est brut, et qui ne mène pas le spectateur en douceur. Scènes de violences, de sang, de personnes mutilées, presque des gueules cassées, pour un film qui veut dénoncer. Les témoignages sont divers, allant du gilet jaune « lambda » au représentant des CRS, tous sont questionnés, écoutés, et mis en débat les uns avec les autres. Beaucoup de sociologues viennent aussi expliquer les rapports de pouvoir entre les hommes, entre le citoyen de base et la force de l’ordre. C’est un film nécéssaire puisqu’il dénonce, pour montrer les horreurs qui ont été faites, les actes qui ont été permis, mais aussi pour éduquer.

Le but n’est pas de taper sur les forces de l’ordre, mais bel et bien de montrer un exemple que l’on ne veut plus voir reproduit. C’est un film fort, qui n’est pas conseillé à tous par les images très graphiques, mais cela reste un film d’utilité publique, tant il exprime la haine et l’incompréhension des voix que l’on veut éteindre. Il ne touchera pas tout le monde, mais permet au moins d’en apprendre plus, si ce n’est sur le rapport entre forces de l’ordre et manifestants, sur la société et sa construction. Même si l’on adhère pas au parti ou à la cause défendue, voir en images les abus d’une entité aussi importante que la police donne à réfléchir. C’est un documentaire qui veut apprendre pour ne plus reproduire, et si 2020 nous as appris quelque chose, c’est que nous ne voulons pas réitérer les mêmes erreurs.

3 - A perfect family de Malou Leth Reymann (2020)

Pour finir ce top de 2020, un peu de doux-amer. Dans A perfect family, on retrouve (vous vous en doutez) une famille. Ici, ce n’est pas vraiment la perfect family que l’on retrouve (vous vous en doutez aussi). On suit une jeune fille, Emma (Kaya Toft Loholt), fan de football et quelque peu « garçon manqué », si l’expression se dit encore. La famille est danoise, comporte un papa, une maman, deux petites filles aux yeux clairs et aux cheveux blonds comme les blés. Alors, que peut-il arriver de mal ?

C’est le jour où le père, Thomas, réalise qu’il est en fait Agnete, une femme transgenre. La petite vie tranquille est alors bouleversée, les repères sont perdus. On reçoit alors de plein fouet les réponses que les personnes transgenre peuvent subir, entre moqueries, gêne et honte. Agnete survit à tout cela fièrement, ne se laissant pas écraser et affirmant son identité de femme. Problème, évidemment : Emma vit très mal cette situation, et en veut à Agnete. C’est alors que l’on voit se déployer devant nous la quête d’amour d’une mère envers sa fille. Le film jamais ne verse dans le pathos, mais plutôt nous fait ressentir de façon juste ce que peut éprouver une femme dans notre société. C’est un film juste, qui nous parle féminisme, affirmation de la femme, maternité. La vie d’une femme y est prise à bras le corps, puisque Agnete, transformant petit à petit son corps en celui qui lui correspond vraiment, celui d’une femme, nous dévoile la construction féminine entière. C’est un film qui se concentre sur les liens familiaux, et surtout sur leur reconstruction, thème qui viendra, j’en suis certaine, faire échos à plus d’un en cette période de fêtes. C’est un film rempli d’amour, qui prend le temps d’expliquer ses motivations. Il ne nous montre aucunement des personnages parfaits et lisses, mais qui leur laisse l’occasion de faire des erreurs, de se tromper, de se reprendre, d’apprendre. Un bijou d’humanité comme on en a pas vu depuis un moment, qui encore une fois en cette dure année est à apprécier pleinement.

Le top de Daniel

2020 fut une année compliquée. Le cinéma plein de rêves, projets et promesses est tombé malade. Le virus, loin d’être palpable, fit de notre plus bel art un corps maladif à plusieurs symptômes qui, sans le vouloir, dévoila un profil inattendu de la mise en scène cinématographique contemporaine. Ce profil est le corps symptomatique qu’est devenue la salle obscure, un decrescendo, du glamour vers la mort. Ce top trois a pour intention de dresser ce portrait, afin de comprendre notre étrange 2020.

1 - The Gentlemen de Guy Ritchie (2020)

Un Virus a besoin d’un corps sain

Notre année s’ouvre de manière grandiose, avec The Gentlemen sorti le 5 février 2020. Ce film, signé Guy Ritchie témoigne les ambitions d’une année pleine d’espoir. La formule propre au cinéaste britannique est présente. Le fait de parler d’une formule et non d’un genre est tout à fait assumé, puisque les films « à la Ritchie » son reconnaissables. Néanmoins la touche contemporaine fait de ce long-métrage à plusieurs couches un projet ambitieux avec une seule intention, renouveler cette formule. Mais parlons un peu du sujet. Le récit est multiple, le titre est bien choisi puisqu’il s’agit d’un film à plusieurs personnages.

On a d’un côté le roi de la jungle, le personnage de Mickey Pearson (Matthew McConaughey) suivi par plusieurs acolytes. De l’autre côté on a les dragons, principaux aspirants à la couronne. Finalement on a les singes (la troupe du personnage de Colin Farrell), des parasites qui viendront s’allier au seul vrai roi de la jungle et le serpent (serait-il une mise en scène de Khà du Livre de la Jungle ?) joué par Hugh Grant. Toute cette métaphorisation n’a qu’un seul objectif, de trouver le seul vrai roi de la jungle (la jungle étant une métaphore en soi du monde de la drogue). Une fois la question posée, le film dévoilera dès la première minute la réponse au dilemme, qui est d’ailleurs dans le titre du film. On vous laisse deviner la suite. Ce qu’il faut en tirer pour dresser notre portrait 2020 est queThe Gentlemen impressionne, par sa mise en scène compliquée mais très bien expliquée mais aussi par la distribution cinq étoiles. À ce stade de l’année on ne pouvait espérer qu’une année remplie de films à la hauteur. Néanmoins ce qui vint par la suite fut tout sauf ce que l’on s’attendait.

2 - Drunk de Thomas Vinterberg (2020)

Une envie de se retrouver soi-même dans un monde externe

Sorti le 14 octobre 2020, Drunk de Thomas Vinterberg sort du spectacle grandiose peint par The Gentlemen et entame une conversation profondément humaine avec la quête d’une joie manquée. Ce film danois nous embarque dans la vie mondaine de quatre professeurs de lycée. Leur vie, loin d’être malheureuse, manque d’un petit quelque chose, ce qui les poussera à entreprendre un voyage interne dans l’expérimentation de l’alcool.

La volonté du réalisateur n’est pas d’éduquer mais de comprendre, avec le personnage de Martin (Mads Mikkelsen) le prof d’histoire, qui sera notre point d’entrée et de sortie pendant tout la durée de cette expérience. Le résultat (sans faire recours au fameux « spoil ») sera une retrouvaille amicale avec la joie de vivre, mise en scène de manière sublime lors des dernières minutes du film. Allez le voir dès que possible, il s’agit d’une histoire nécessaire dans un monde dystopique après un confinement douloureux, une sorte de nouveau souffle et surtout une envie d’aller plus dans ce qui sera une fin d’année propre « à la 2020 ».

3 - Mank de David Fincher (2020)

Mank, ou la destinée d’une mort annoncée

Loin des salles obscures, Joseph L. Mankiewicz écrit ce qui sera le film du siècle. Atteint des dégâts alcooliques expérimentés par Drunk (belle transition), Gary Oldman donnera vie au scénariste de Citizen Kane (réalisé par Orson Welles), dans un récit orchestré par David Fincher, lui-même obsédé par les trouble psychanalytiques de l’être humain. Le résultat, un métafilm à charactère Kanesien où la vie à la Gentlemen de Mankiewicz alimentera le scénario du film ultime, mais à quel prix ? Netflix surprend avec ce film, loin des propositions grand public de cette année, qui est tout sauf digne de ce que Guy Ritchie avait commencé mais beaucoup plus réel que ce que toute l’humanité aurait pensée. Mank n’est autre que l’aboutissement du profil symptômatique de notre année 2020, un corps maladif où certes la génialité est au rendez-vous mais le corps physique a été blessé par un virus sans âme. Il faut savoir en tirer les conséquences et faire comme David Fincher, s’adapter à un monde cinématographique qui ne sera plus jamais celui du passée. Il faut néanmoins aider le cinéma que The Gentlemen et Drunk ont défendu, l’un est un film à gros budget et l’autre un film indépendant aux belles idées, mais les deux sont tout ce que le cinéma cherche à nous transmettre ; une idée incompréhensible d’amour à la représentation en vingt-quatre images par seconde.

Allez donc voir ces trois films qui définissent l’année 2020, l’un par les ambitions, l’autre par la quête de la joie et liberté et le dernier par la compréhension de la maladie et surtout d’un possible rebondissement intellectuel qui pourrait renouveler le cinéma comme Citizen Kane à l’époque.

Le top d’Izia :

1 - Akira de Katsuhiro Ôtomo (1988 et ressortie en salles en 2020)

Merveille d’animation cyberpunk au scénario exubérant

Petite pépite de cette saison estivale laborieuse pour le monde du cinéma : la ressortie en salles en version 4K restaurée d’un chef-d’œuvre d’animation japonaise, Akira (1988), le film de science-fiction post-apocalyptique de Katsuhiro Ôtomo.

Le 16 juillet 1988, la Troisième Guerre mondiale débute lorsque Tokyo est détruite par une mystérieuse explosion, auquel le nom d’Akira est associé. Trente-et-un ans plus tard, en 2019, Neo-Tokyo se prépare à héberger les Jeux olympiques. Loin de renaître de ses cendres, la mégalopole japonaise grouille de mouvements révolutionnaires, complots politiques et expériences scientifiques controversées. Une société divisée où le chaos règne en maître, et ayant pour figure rédemptrice commune l’énigmatique Akira, véritable messie d’un peuple en soif de vérité. Ces machinations vont heurter de plein fouet un groupe de jeunes désœuvrés, membres d’un gang de motards, dont Tetsuo, capturé par l’armée et soumis à des tests inhumains dans le cadre d’un projet militaire secret visant à repérer et former des êtres ayant des prédispositions à des pouvoirs psychiques. A partir de là, se tisse un réseau confus de courses poursuites : celle des motards cherchant désespérément la trace de leur ami disparu, celle des scientifiques traquant les potentialités psychiques de leur nouveau cobaye, celle de l’identité secrète d’Akira, qui semble étroitement lié à la condition de Tetsuo.

Happé dans un univers cyberpunk, le spectateur est emporté dans un labyrinthe urbain où des éléments technologiques et scientifiques des plus réalistes en côtoient d’autres plus fantastiques. Le chara-design, époustouflant, fait de ces éléments hétéroclites un véritable feu d’artifice pour les pupilles du spectateur. Lumières incandescentes, explosions monumentales, enfants mutants et déformations charnelles titanesques hypnotisent le regard. Pour cause : le film d’animation, le plus coûteux de l’histoire à l’époque de sa sortie, a nécessité pas moins de 160 000 images d’animation différentes. Une esthétique nécessaire pour supporter le poids d’une intrigue colossale, dont la complexité peut vite perdre le spectateur le plus attentif. Mais la déchéance de Tetsuo et son hybris grandissant continuent à nous tenir en haleine, et, de fil en aiguille, la lumière se fait sur l’identité d’Akira, de même que son lien avec Tetsuo, pour se conclure par un final grandiose.

Film d’anticipation dystopique, Akira constitue un écho troublant à cette année incertaine : les Jeux olympiques, compromis par une crise sociale, militaire et scientifique dans le film, ont bel et bien été annulés suite à la crise sanitaire actuelle. Société chaotique en proie aux transformations les plus exubérantes, jeunesse en perdition face à une crise scientifique sans précédent, orchestration du peuple par les puissants : somme toute, un portrait assez évocateur des temps du Covid-19.

2 - Invisible Man de Leigh Whannell (2020)

Horreur imperceptible et frissons inexistants garantis

A ma grande surprise, les critiques classent Invisible Man parmi les meilleurs films d’horreur de l’année. A mes yeux, ce film est plutôt celui d’une déception. En tant que non-adepte des films d’horreur, je me faisais une joie à l’idée d’enfin me confronter à mes appréhensions. L’expérience se révéla infructueuse : les frissons se font désirer du début à la fin du film, sans jamais se manifester. On sursaute parfois, dans l’attente d’un réel effroi, qui ne viendra pas.

Le potentiel horrifique de l’homme invisible n’était pourtant pas négligeable, d’autant que Leigh Whannell reprend sous un angle original cette figure du roman éponyme de l’écrivain britannique H.G. Wells. En effet, au lieu de suivre l’histoire de l’homme invisible, le film se penche sur les angoisses du personnage féminin qui lui tient lieu à la fois de femme et d’objet de persécution. Il s’agit de Cecilia Kass – interprétée par Elisabeth Moss –, qui malmenée par son mari, un scientifique spécialisé dans l’optique, décide de le quitter, avant d’apprendre son suicide quelques semaines plus tard. Mais des signes étranges la persuadent que celui-ci est toujours vivant et prend un malin plaisir à la persécuter, ce qui se révèlera exact, l’homme ayant inventé une combinaison permettant de se rendre invisible.

Si le motif d’une présence invisible aux intentions néfastes installe une tension angoissante dans les premières scènes, le film se repose vite sur ce schéma, pour ne révéler finalement pas plus de surprises que celles ménagées par la bande-annonce. Une bonne partie de la déception ressentie peut d’ailleurs lui être incombée : celle-ci en dévoile trop. Cherchez l’erreur : le trailer effraie plus que le film lui-même, qui est finalement bien plus un thriller psychologique et dramatique qu’un film d’horreur. Dans les deux cas, la déception reste la même : ni frissons, ni suspens insoutenable, seulement l’espoir d’un twist final qui rehausserait l’ensemble du film. Or, le dénouement, reprenant le schéma classique de l’arroseur arrosé, est lui aussi assez prévisible. La revanche de Cecilia sur son mari et sa libération ne provoquent qu’indifférence chez le spectateur engourdi de deux heures de film interminables.

Certains lisent dans ce dénouement un parti-pris féministe contre le patriarcat, et plus particulièrement contre les violences domestiques – l’idée de la femme se libérant de la tutelle autoritaire du mâle dominant. Pour ma part, cela serait attribuer trop de valeur à un film ayant pris le parti de la facilité, celui d’une intrigue dramatique manquant cruellement de rebondissements, pour s’achever sur un dénouement convenu et sans saveur.

Le top d'Alexandra

1 - La femme des steppes, le flic et l’oeuf de Wang Quan’an (2020)

La femme des steppes, le flic et l’oeuf est une comédie mongole aux allures de polar léger nous entrainant dans les steppes aux côtés d’un jeune agent suivant sa première affaire. Septième long-métrage du réalisateur, il se démarque par la fine poésie insufflée à l’affaire sanglante d’un cadavre de femme retrouvé au beau milieu de la steppe. Très vite, le jeune policier est greffé à l’affaire et chargé de veiller sur le cadavre une nuit entière, le temps que ses collègues rejoignent la ville. Perdu au milieu de nul-part, il va rencontrer une jeune bergère qui, armée de son fusil, va le défendre des loups. Une relation singlulière, poétique et éphémère va se nouer le temps de cette nuit magique, sous les étoiles des dieux mongoles. Entre réalisme brut, comique et magie poétique, le film nous entraîne dans un monde à-part, un entre-deux mondes perdu dans l’immensité des plaines glacées, dont le froid nous réchauffe le coeur.

Guidé par la bergère, le jeune homme découvre l’esprit sauvage de ces terres que lui, citadin, ne connaît pas. Le film s’apparente à un véritable tableau, une peinture poétique d’un paysage froid et hostile, sauvage, dont les terres ne livrent que peu de ressources. La femme des steppes, c’est elle : la bergère qui, seule, élève ses moutons, ses chevaux, vit de leur viande et de la chaleur que lui apportent les fourrures. Les steppes s’étendent devant nos yeux, au-delà de l’horizon, au-delà de l’écran de cinéma, et nous perdent dans l’immensité unique, semblable, où tout se répète inlassablement. Ce paysage qui au début rebute le spectateur, voire même l’effraie, devient très vite un foyer. Une nuit passée aux côtés des deux protagonistes, et nous ne voulons plus quitter l’immensité du ciel et de la terre. Des dangers, cependant, guettent leur amour fugace : le froid, les loups, attendent le bon moment où ils pourront les saisir. Armée de son fusil (et de quelques dizaines de couches de fourrure), la jeune femme tire trois coups et c’en est fini du danger. Dans la chaleur du feu, les corps se rapprochent, les étoiles grandissent, la steppe s’étend et ils s’unissent pour une éternité fugitive.

Film du silence, des non-dits, il nous entraîne dans une réalité éloignée, presque fantasmée, de la vie mongole. On oublie très vite le comique des policiers empotés et incapables devant le mystère d’une terre qu’on dit porter des oeufs de dinosaure. La mise en scène, découpée au ciseau comme la ligne d’horizon, tranche entre la terre et le ciel, deux légendes de ce territoire magique, rempli de contes, de croyances, qui deviennent réels à l’écran. La caméra est imprévisible, sauvage comme les chevaux que l’on aperçoit au loin. L’enchantement du film est total, sensoriel, auditif, le silence nous saisit comme le froid saisit les personnages, et l’on se surprend à finalement vouloir y être. La lenteur du film, presque embourbé dans son intrigue, dévoile une finesse extraordinaire, un sens profond sur le sens de leur vie. Émancipée, forte, la jeune bergère refuse de faire des enfants et de se marier. C’est un film de douceur et de personnalités fortes sur une terre forte, une vie qui en devient plus belle encore de part sa rudesse. Tout est réussi : la mise en scène, la bande son incroyable qui fait émerger des sons pop au milieu de la steppe, les dialogues effacés, absents, qui laissent la place à tout l’imaginaire. On assiste à la rencontre entre une modernité désuète avec la puissance d’une terre qui impose ses traditions et ses rites.

Le film nous entraîne, nous envoûte et l’on en ressort bercés, écrasés et déçus par l’étroitesse de la ville au sortir du cinéma. Il nous offre une plongée directe, en apnée, dans un univers singulier dont le comique grince, dont le froid brûle, dont l’amour réchauffe. Tout est plus fort, tout est plus douloureux, tout a une portée symbolique, mortelle ou vitale. La violence se heurte à la douceur exquise d’une rencontre pudique et naïve au milieu de la nuit. Absurde, le film en est d’autant plus réel et poignant : c’est la réussite totale d’un sort lancé au spectateur.


2 - Les Parfums de Grégory Magne (2020)

Anne Walberg (Emmanuelle Devos) est une icône du parfum. Sa vie de « nez » est rythmée par les rendez-vous, les contraintes, la solitude d’une femme talentueuse et austère. Égoïste, froide, arrogante, elle vit comme une star recluse dans son appartement huppé du 16e arrondissement de Paris. Les Parfums, film de Grégory Magne, est un film-portrait d’une femme singulière, et d’une rencontre : celle d’Anne et de son nouveau chauffeur, Guillaume. Le long-métrage nous embarque d’abord dans la vie de ce chauffeur non-sans histoires : père divorcé, il se bat pour la garde de sa fille qu’il peine à obtenir. Son instabilité financière n’aidant pas, il est prêt à tout pour se racheter devant les juges et récupérer sa fille qu’il ne peut presque plus voir. Il est le seul qui arrivera à tenir tête à la diva du parfum.

Les Parfums est sans doute avant tout le film d’Emmanuelle Devos. Le scénario est classique, prévisible voire fade par moments, la mise en scène ne laisse pas de souvenirs. Mais c’est bien la performance de la célèbre actrice qui donne au long-métrage tout son cachet et son charme. Elle s’impose comme une icône du cinéma au travers de ce rôle d’icône du parfum qui lui va comme un gant. Derrière le point de vue de Guillaume, c’est celui du spectateur, intrigué, envoûté, qui prend le dessus : l’on tombe véritablement amoureux de cette femme détestable au bout de 30min de film. C’est la frustration qui nous tient en haleine tout au long du film : frustration de savoir ce qu’il va se passer entre ces deux personnages que tout oppose, frustration de cette femme qui s’enferme dans sa solitude et ne parvient pas à sortir de sa réserve.

Le film est rassurant, français, il ne surprend pas. Archétype parfait du film-divertissement un peu sérieux, il est le candidat parfait pour une sortie cinéma le dimanche soir. Lisse, le film ne se démarque que par la performance d’Emmanuelle Devos qui brille d’un éclat noir derrière l’écran. Tout le scénario repose sur le rapport de force entre deux personnages opposés au caractère bien trempé. La question du rapport social y est sondée : difficulté des rapports, difficulté du dialogue, difficulté à être pour soi. Le film montre une évolution touchante vers l’humanité, l’amitié, la légèreté, avec un classique « happy end » qui satisfait le public. L’on rentre chez soi tranquille, reposé, et l’on oublie très vite ce film-pansement. Le comique est incongru, surprenant, et l’on se retrouve à rire devant nombre de situations cocasses entraînées par la diva du parfum.

C’est sans compter le côté ludique et « découverte » du film qui ne se contente par de portraitiser le classique rapport de force au cinéma. Devant l’écran, nous plongeons véritablement dans une profession méconnue : être « nez », c’est plus qu’un métier, c’est un mode de vie. On découvre rapidement tous les rouages, toutes les contraintes d’un métier aussi dur que fascinant, on se prête au jeu et on ne peut pas s’empêcher de vouloir tout sentir quand on sort du film. C’est un véritable coup de projecteur sur les métiers de la parfumerie, sur la difficulté du show-biz du parfum, sur une vocation. À travers le portrait d’Anne Walberg, c’est le portrait d’une passion qui est dépeinte. Toute l’attention est portée sur les odeurs dans un film qui devient sensoriel, touchant, un film qui dégage une odeur sucrée et forte. Emmanuelle Devos s’impose comme une actrice phare de la culture française et épouse parfaitement ce métier et ce personnage hostiles. Un bon film pour le dimanche soir, mais un film dont notre nez se souvient.

3 - Été 85 de François Ozon (2020)

Été 85. La côté normande. Alexis a 16 ans. Lors d’un naufrage, il est sauvé par David, 18 ans. C’est la rencontre de sa vie. L’ami dont il a toujours rêvé. David est beau, séduisant, drôle, libre. Il veut être libre comme David. Mais il va tomber amoureux. Été 85 de François Ozon est le film d’un conte, d’une histoire d’amour aussi belle que brutale. C’est un rite d’initiation, une naissance, celle d’Alexis qui grandit. Mais c’est aussi une mort : celle de David qui décède tragiquement lors d’un accident de moto.

100 km/h sur la moto de David. Il accélère pour mieux lui plaire. À 100 km/h il percute seul une voiture, meurt. À 100 km/h nous rentrons dans ce film comme dans un rêve, tombons amoureux de David, d’Alexis, d’eux ensemble, de leur liberté, de cette côte Normande jeune et farouche, c’est Los Angeles à Houlgate. Tout est mis en oeuvre pour que l’on tombe sous le charme : le scénario poignant, la mise en scène, tout cet esprit années 80 sauvage, cette jeunesse éternelle. Avec Alexis, on découvre l’amour, l’homosexualité, l’amitié, la vie. Main dans la main, ils se le promettent : si l’un d’eux survit à l’autre, il doit aller danser sur la tombe de son ami. Fou de chagrin, Alexis honore sa promesse et se fait arrêter. La réalité brutale stoppe le rêve comme David percute la voiture après une énième dispute. Jalousie, passion, sexe, loyauté, trahison, tout y est : on sort de ce film comme après avoir vécu une vie entière, rassasiés.

L’été 85 est narré par Alexis dans ses dernières années. Vieil homme, il se remémore cette année fabuleuse et violente, l’année qui a fait de lui un homme. Été 85, c’est les souvenirs de François Ozon qui, à 17 ans, lisait La danse du coucou. C’est dans son 19ème long-métrage qu’il injecte toute cette jeunesse, cette fougue, cette découverte, celle d’un livre dont le titre original est (sans surprises) Dance on my grave. La lumière fabuleuse qui se dégage de ce film, la lumière d’un premier amour, nous éblouit jusqu’à l’aveuglement. Assumé, le film n’est pas qu’une romance : il jongle entre tous les genres, le burlesque, le comique, le tragique, pour nous emmener dans la danse effrénée des deux jeunes amoureux. La bande originale, marquée par les sons des années 80, envoûte et fait du film une capsule temporelle, une plongée dans la jeunesse.

Le film de François Ozon est d’autant plus personnel et biographique qu’il se nourrit de références à son oeuvre, dont le film La Boum que l’on identifie très vite. Les dialogues sont pleins, on se trouve dans l’entre-deux parfait entre le top et le pas assez, c’est l’équilibre parfait. Devant l’écran, notre coeur bat au rythme de leur histoire, de leurs premiers baisers, de leur jalousie, de leurs après-midis au soleil sur la moto. Chef d’oeuvre, le film ne s’oublie pas. On en ressort jeunes, ou encore plus jeunes qu’avant. On a envie de vivre, plus fort. La photographie est impeccable, les couleurs sont vives, vivantes, le tout est impeccable. On rit avec eux, on pleure quand David meurt. Le drame prend le dessus, le film s’assombrit, ternit, se perd presque dans sa propre violence. Mais c’est avant tout l’authenticité du long-métrage qui marque, sa vérité. Qui ne peut pas s’identifier à Alexis ? C’est au prix de larmes presque inévitables que l’on plonge dans la romance tragique d’un garçon qui se perd en l’autre, qui s’oublie en l’autre, qui meurt avec l’autre. Alexis n’a pas survécu, il a laissé sa jeunesse à David, en dansant sur sa tombe il devient un homme.